Art banane scotch : ce que cette banane scotchée change dans l’histoire de l’art

Comedian est une banane fraîche fixée à un mur blanc par un morceau de ruban adhésif gris. Créée par l’artiste italien Maurizio Cattelan en 2019, cette installation a été vendue pour 6,2 millions de dollars (frais inclus) chez Sotheby’s New York en novembre 2024. L’œuvre ne comporte aucun élément durable : la banane est remplacée régulièrement, et l’acquéreur reçoit un certificat d’authenticité accompagné d’instructions de montage.

Certificat d’authenticité et art conceptuel : ce qu’on achète vraiment

Acheter Comedian, ce n’est pas acheter un fruit. Le propriétaire acquiert un document qui atteste du droit de reconstituer l’œuvre selon un protocole précis : une banane du commerce, un morceau de ruban adhésif gris, un mur blanc. La banane elle-même n’a aucune valeur marchande dans la transaction.

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Ce mécanisme n’a rien de nouveau. Sol LeWitt vendait des certificats accompagnés d’instructions murales dès les années 1960. Félix González-Torres proposait des tas de bonbons que les visiteurs pouvaient emporter, le poids total étant la seule constante définie. L’objet physique devient accessoire, le protocole devient l’œuvre.

La différence avec Cattelan, c’est le degré de trivialité du matériau choisi. Un fruit périssable, disponible dans n’importe quel supermarché, pousse la logique conceptuelle à un point de rupture où le public ne distingue plus l’œuvre de la plaisanterie.

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Gros plan d'une banane fixée au mur avec du scotch dans un espace d'exposition contemporain avec des visiteurs flous en arrière-plan

Banane scotchée et readymade : la filiation avec Duchamp

En 1917, Marcel Duchamp présentait Fontaine, un urinoir industriel signé d’un pseudonyme. Le geste fondateur du readymade reposait sur une idée simple : l’artiste désigne un objet ordinaire comme œuvre d’art. La valeur naît du choix, pas de la fabrication.

Comedian prolonge cette filiation, mais avec un écart significatif. L’urinoir de Duchamp était un objet manufacturé stable. La banane de Cattelan se décompose en quelques jours. L’œuvre intègre donc sa propre disparition comme composante, ce qui la rapproche aussi de l’art éphémère et de la performance.

Ce que Cattelan ajoute au readymade

Duchamp avait besoin d’une institution (le Salon des indépendants) pour créer le scandale. Cattelan a d’abord présenté Comedian sur le stand de la galerie Perrotin à la foire Art Basel Miami Beach en 2019. Le contexte de la foire, un lieu de transactions commerciales à ciel ouvert, faisait partie du propos.

L’œuvre interroge le marché de l’art depuis l’intérieur du marché. Elle ne se contente pas de poser la question « est-ce de l’art ? », elle y ajoute « et combien êtes-vous prêt à payer pour cette question ? ».

Jurisprudence art contemporain : le procès pour plagiat de Comedian

En 2023, Joe Morford, professeur d’art américain, a poursuivi Cattelan en justice. Morford estimait que Comedian copiait sa propre œuvre antérieure, Banana & Orange, qui consistait en une banane et une orange scotchées à un mur.

Un tribunal fédéral de Floride a rejeté la plainte. Le motif retenu par le juge constitue un précédent juridique notable : l’idée de scotcher une banane à un mur n’est pas protégeable par le droit d’auteur. Les similitudes entre les deux œuvres relevaient d’un concept trop générique pour constituer une violation.

Cette décision est désormais citée dans la doctrine juridique anglo-saxonne comme référence sur la distinction entre idée et expression dans l’art conceptuel. Elle trace une frontière : un artiste peut protéger la manière spécifique dont il exécute un concept, mais pas le concept lui-même.

Conséquences pour les artistes conceptuels

  • Un protocole d’installation détaillé (dimensions, matériaux, disposition) reste protégeable en tant qu’expression originale
  • L’idée générale d’associer un objet du quotidien et du ruban adhésif ne peut pas faire l’objet d’un monopole artistique
  • La notoriété commerciale d’une œuvre n’entre pas en ligne de compte dans l’évaluation de l’originalité au sens du copyright

Deux critiques d'art discutant devant une banane scotchée au mur dans une salle de vente aux enchères prestigieuse

Comedian au musée : du meme viral au canon pédagogique

Le basculement le plus révélateur ne s’est pas produit sur le marché, mais dans les institutions. Comedian a été intégrée dans des expositions de grandes institutions, notamment au Centre Pompidou-Metz, non comme curiosité médiatique mais comme cas d’étude en histoire de l’art conceptuel, au même titre que Duchamp ou Warhol.

Ce passage du meme viral au canon pédagogique s’est fait en quelques années seulement. Pour comparaison, Fontaine de Duchamp a mis des décennies avant d’être reconnue par les manuels d’histoire de l’art.

La banane mangée et l’œuvre qui résiste

En 2019, l’artiste David Datuna avait décroché la banane du stand de la galerie Perrotin à Art Basel Miami Beach et l’avait mangée devant les visiteurs. La galerie a simplement remplacé le fruit par une autre banane. L’œuvre a survécu à sa propre consommation, ce qui démontrait en acte la thèse de Cattelan : l’objet ne compte pas, le certificat si.

Depuis, d’autres interventions du même type se sont produites, y compris un vol signalé au Centre Pompidou-Metz qui a donné lieu à un dépôt de plainte. Chaque « attaque » contre la banane renforce paradoxalement le statut de l’œuvre, en générant une couche supplémentaire de récit.

  • L’œuvre absorbe chaque intervention extérieure (consommation, vol, parodie) comme une extension de son propre propos
  • Le remplacement du fruit après chaque incident confirme que la matérialité est secondaire
  • Les réactions du public, de l’indignation à l’amusement, font partie intégrante de l’expérience exposée

La banane scotchée de Cattelan ne change pas l’histoire de l’art par sa forme, qui reste d’une banalité revendiquée. Elle la modifie par la vitesse à laquelle une provocation commerciale a été absorbée par les institutions, la jurisprudence et l’enseignement. L’art conceptuel avait théorisé la dématérialisation de l’œuvre depuis les années 1960, mais aucune pièce n’avait testé cette idée avec un matériau aussi périssable, un prix aussi extravagant et une audience aussi large.

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