Comprendre le triangle de l’emploi et ses enjeux clés

Nous tirons toujours profit des écrits du sociologue et historien Richard Sennett. Ils nous donnent une longueur d’avance sur ce qui nous attend. Son dernier livre ne fait pas exception.

Impossible d’aborder la question du travail sans évoquer la trajectoire de Richard Sennett. Depuis « Le travail sans qualités » (Albin Michel, 2000), il n’a cessé de pointer les dérives du « travail jetable » et d’anticiper la montée en puissance de la précarité. Quelques années plus tard, dans « La culture du nouveau capitalisme » (Albin Michel, 2007), Sennett décryptait déjà, deux ans avant la débâcle de Lehman Brothers, la mainmise de la finance sur la sphère sociale. Puis, dans « Ce que la main sait, La culture de l’artisanat » (Albin Michel, 2010), il attaquait de front le taylorisme, dénonçant la coupure entre ceux qui pensent et ceux qui font.

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Avec « Ensemble, Pour une éthique de coopération » (Albin Michel, 2014), Sennett poursuit sa route, fidèle à son fil rouge : le travail, mais cette fois en explorant tous les recoins de la coopération.

Quelques irritations d’entraînement

Avant de plonger dans le vif, il faut reconnaître que ce livre n’est pas de tout repos : 384 pages denses, des détours, des digressions, des retours en arrière. Sennett préfère semer des idées plutôt que labourer un seul sillon. Mais l’effort paye, car on y trouve une vision parmi les plus globales sur ce qui façonne le monde du travail.

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Certes, Sennett parle en sociologue et historien, mais il convoque aussi l’économie, la philosophie, l’anthropologie, la psychanalyse, les sciences politiques, sans oublier la peinture et la musique. Son expérience de violoncelliste sert même d’exemple pour illustrer la coopération. Au détour d’un paragraphe, on apprend qu’il partage sa vie avec Saskia Sassen, la grande spécialiste de la « ville globale », preuve s’il en fallait de l’ouverture de son approche. Cette érudition touche parfois au vertige, mais l’ensemble capte l’attention et donne envie de suivre Sennett dans ses grands écarts.

Coopération : indispensable mais négligée

Sennett met le doigt là où ça fait mal : la société moderne ne sait plus honorer le travail bien fait. Le constat est sans appel, surtout en France, où seuls 23 % des salariés se sentent valorisés, loin derrière l’Allemagne (56 %) ou même les Pays-Bas (50 %).

La coopération, selon Sennett, est au cœur du développement humain, presque inscrite dans notre patrimoine biologique. Il s’inscrit dans la lignée des anthropologues pour qui travail et coopération sont indissociables. Si votre poste se résume à exécuter une tâche sans jamais interagir, sans vous soucier de ce qui précède ou de ce qui suivra, ce n’est plus vraiment du travail, mais une opération mécanique déconnectée.

Travailler, c’est s’inscrire dans un collectif. On coopère pour accomplir ce qu’un individu seul ne pourrait jamais réaliser. Sennett l’affirme sans détour : « Nous coopérons pour accomplir ce que nous ne pouvons pas faire seuls ». La coopération, c’est la rencontre entre des personnes qui parfois ne se comprennent pas, qui n’ont pas les mêmes intérêts, mais qui acceptent de composer. Rien d’évident, donc, ni de lisse : la coopération relie, mais elle confronte aussi.

Yves Clot l’a montré, la qualité du travail est souvent sabotée par l’organisation même, ce qui finit par entraver la coopération. Pour les responsables RH ou RSE, le défi consiste à reconstruire ces ponts, à ranimer l’intelligence collective (voir : « Travailler ensemble : pour une intelligence de coopération »).

La division du travail, telle que Sennett la décrit, tend à isoler les individus, voire à les mettre en rivalité. Il ne s’agit pourtant pas de diaboliser la concurrence. L’intérêt du propos de Sennett : il cherche des points d’équilibre, là où concurrence et coopération peuvent s’articuler. Il le dit clairement : quiconque a pratiqué un sport collectif ou élevé des enfants sait que les deux peuvent coexister. Mais dans le monde professionnel, la compétition a fini par tout écraser, réduisant à néant la dynamique coopérative. Le livre ne livre pas de solution toute faite, mais ouvre des pistes stimulantes.

Le spectre de l’échange : une lecture éclairante

Parmi les outils que Sennett propose, il y a cette grille des échanges, inspirée de l’observation des sociétés animales et humaines. Il distingue cinq formes d’échanges, que l’on peut présenter ainsi :

  1. L’échange altruiste, où règne la générosité désintéressée.
  2. L’échange gagnant-gagnant, où chaque partie y trouve son compte.
  3. L’échange différencié, où les différences sont reconnues et discutées.
  4. L’échange à somme nulle, où le gain de l’un se fait au détriment de l’autre.
  5. L’échange du « gagnant prend tout », qui écrase la partie la plus faible.

Sennett insiste : c’est au centre de ce spectre, là où coopération et concurrence s’équilibrent, que les relations sont les plus fécondes. Les échanges gagnant-gagnant et différenciés méritent d’être privilégiés : ils créent les conditions d’un vrai dialogue, d’un progrès partagé.

L’échange différencié est plus subtil. Chez certains primates, il prend la forme de délimitations de territoire évolutives, destinées à limiter la confrontation. Chez l’humain, on le retrouve dans ces conversations entre inconnus dans un café, ou lors de rituels qui jalonnent la vie collective, du Moyen-Âge à l’atelier d’aujourd’hui. Sennett observe que ce type d’échange, proche du gagnant-gagnant, favorise la reconnaissance des différences et la compréhension mutuelle.

Cette typologie n’est pas éloignée des logiques de la RSE, qui cherche à maintenir l’équilibre et le respect entre parties prenantes. À l’opposé, Sennett détaille les ravages causés par les pratiques à somme nulle ou par la logique du « gagnant prend tout », fréquente lors de restructurations menées sans considération pour l’humain. À trop sacrifier la coopération, ces stratégies se retournent contre leurs promoteurs : les chiffres sont là, moins de la moitié des entreprises engagées dans des licenciements massifs atteignent leurs objectifs de réduction des coûts, et seule une minorité améliore sa rentabilité ou sa productivité.

La responsabilité des dirigeants

Il devient alors évident que la direction porte une responsabilité forte : créer un environnement où s’articulent concurrence et coopération. Les organisations de demain, portées par le numérique, auront tout intérêt à valoriser la capacité à instaurer des espaces de travail propices à l’échange et à la qualité de vie (voir : « Approches QVT : la nécessaire refondation du rôle du gestionnaire local »).

Cette dynamique collaborative s’impose, notamment lorsque :

  • La gestion de la RSE implique de dépasser les silos habituels.
  • La DRH ne peut plus se limiter à additionner des performances individuelles, mais doit miser sur l’intelligence collective (voir : « Sommes-nous tous capitalisants humains ? »).

Ce questionnement touche à l’organisation, à la reconnaissance, mais aussi à la vie sociale au travail. Sennett insiste sur l’importance des rituels qui valorisent les différences et affirment la singularité de chacun, ce qui a pour effet d’apaiser les tensions et de renforcer la coopération.

Petite parenthèse sur une manie éditoriale : pourquoi avoir affadi le titre original de Sennett dans la version française, en gommant la référence aux « rituels, plaisirs et politiques » au profit d’un terme générique ? Ce choix ôte au livre une part de sa richesse.

Sennett défend les échanges informels et le respect professionnel. Pour lui, un gestionnaire doit exercer son métier avec un vrai ancrage de terrain. Les discussions qui semblent anodines, comme celles sur les produits d’entretien lors d’une pause, participent à la reconnaissance et à l’autorité de chacun. Quand les contremaîtres prenaient note des remarques des machinistes, ils asseyaient leur légitimité sur la connaissance partagée du métier.

Créer des environnements de travail propices à la coopération et à la qualité de la vie au travail : voilà l’enjeu. Sennett ne dissèque pas le management dans ses livres, mais il met en lumière les risques qui guettent les collectifs lorsque la coopération se délite. Il l’a déjà souligné dans « La culture du nouveau capitalisme » : l’explosion des inégalités témoigne d’une évolution vers des formes de concurrence de plus en plus prédatrices. Les modèles économiques des géants du numérique en sont la caricature : le « winner takes all » façon Google ou Microsoft. Quand la dissemblance et la défiance dominent, l’envie de coopérer s’effrite. Le bien commun s’évapore, et la société perd une compétence vitale : celle de la coopération.

La complexité croissante des enjeux n’est pas une vue de l’esprit. Les études, comme celle de l’Institute for Business Value d’IBM, montrent que près de 80 % des cadres anticipent une complexification de leur environnement, mais à peine la moitié s’estiment capables d’y faire face. Ce « fossé de complexité » ne cesse de s’élargir. Il illustre, au fond, la difficulté des entreprises à organiser une coopération efficace.

Pour Edgar Morin, « la solidarité vécue seule permet l’augmentation de la complexité ». Les réseaux informels, la capacité à résister collectivement, l’autonomie et même la conflictualité sont le terreau de la vitalité des organisations.

C’est dans ce contexte que Sennett propose le concept de triangle social, hérité de ses recherches dans les ateliers ouvriers à Boston dans les années 1970. Les relations informelles entre collègues dessinent un triangle : d’un côté, le respect réciproque entre salariés et encadrement ; d’un autre, la solidarité face aux difficultés personnelles ou professionnelles ; enfin, l’entraide concrète sur le terrain, lors des coups durs. Ce triangle forge l’autorité, la confiance et la capacité à affronter les crises.

Ce modèle ne transforme pas le travail en utopie, mais il rompt l’isolement et établit une vraie civilité entre pairs et hiérarchie. Plutôt que d’empiler les dispositifs de mesure du stress ou de lancer des baromètres d’engagement, beaucoup d’entreprises gagneraient à renforcer la qualité de ce triangle social.

L’avenir du syndicalisme : pour une réhabilitation du travail

Richard Sennett remet sur le devant de la scène Robert Owen, pionnier du mouvement coopératif, trop peu connu en France. Dès 1817, Owen défend l’idée d’un équilibre : « 8 heures de travail, 8 heures de loisirs, 8 heures de sommeil ». Il voulait transformer l’entreprise de l’intérieur, à une époque où l’engagement social des entrepreneurs allait de soi.

En 1844, Owen énonce les Principes de Rochdale, devenus la boussole d’une partie de la gauche européenne. Ils se résument ainsi :

  • Ouverture à tous et égalité d’accès à l’emploi
  • Un homme, une voix : démocratie dans l’entreprise
  • Partage des excédents : participation aux bénéfices
  • Transactions au comptant : rejet de l’endettement abstrait
  • Neutralité politique et religieuse, gage de tolérance
  • Promotion de la formation professionnelle liée à l’emploi

Pour Sennett, cette vision du socialisme par l’atelier a servi de matrice à la social-démocratie. Mais saura-t-elle encore inspirer les syndicats ? Rien n’est moins sûr, même si la plupart des droits actuels s’y rattachent.

Sennett propose une autre piste : réhabiliter la valeur du travail, renouer avec la fierté du bel ouvrage. Il invite les syndicats à sortir de leur carcan bureaucratique, à s’ouvrir à de nouveaux champs : santé, bien-être, reconnaissance de la qualité du travail. Plusieurs organisations syndicales semblent d’ailleurs s’approprier ce terrain (voir : « Oui, les syndicats sont utiles ! »).

Il s’agirait, pour les partenaires sociaux, de s’engager davantage dans les pratiques d’expression directe des salariés, d’oser de nouveaux équilibres (voir : « Expression des salariés au travail : 7 bonnes pratiques pour la réussite »).

Encore une fois, Sennett vise juste. Il appelle à bâtir une intelligence de la coopération, à imaginer des environnements où les compétences relationnelles prennent toute leur place : empathie, sens du collectif, écoute, dialogue, négociation, inspiration, envie de réussir ensemble. Il ne s’agit plus seulement de travailler côte à côte, mais de chercher le succès partagé, dans la réciprocité et le respect. On ne mesure sans doute pas encore tout ce que cette dynamique pourrait apporter : créativité, innovation, développement… et, pourquoi pas, un nouveau souffle pour nos organisations.

Martin RICHER, Consultant en Responsabilité Sociale d’Entreprise

Mgestion & RLUI-MÊME

Pour aller plus loin :

Voici une sélection d’ouvrages de Richard Sennett pour approfondir le sujet :

  • « Ensemble, Les rituels, les plaisirs et la politique de coopération », Yale University Press, 2012 (« Ensemble, Pour une éthique de coopération », Albin Michel, janvier 2014)
  • « L’artisan », Allen Lane, 2008 (« Ce que la main sait, La culture de l’artisanat », Albin Michel, 2010)

Ces deux titres appartiennent à une trilogie consacrée à « Homo faber », dont le troisième volume explorera la façon de conjuguer savoir-faire artisanal et coopération pour façonner la ville de demain.

  • « La culture du nouveau capitalisme », Yale University Press, 2006 (« La culture du nouveau capitalisme », Albin Michel, 2007)
  • « La corrosion du caractère, Les conséquences personnelles du travail dans le nouveau capitalisme », Norton, 1998 (« Les conséquences humaines de la flexibilité », Albin Michel, 2000)

Ce texte a d’abord été publié dans Métis sous le titre « Travailler ensemble : ce que Richard Sennett nous dit ».

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Source : Étude ADP sur l’évolution du travail 2.0, publiée en septembre 2017.

À consulter : Yves Clot, « Le travail à cœur, Pour en finir avec les risques psychosociaux », « Découverte », mai 2010

Richard Sennett, « Travail sans qualités », Albin Michel, 2000

Edgar Morin, « Introduction à la pensée complexe », Editeur du FSE, 1990

« Libération » du 31 janvier 2014

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